Pierre Larrouturou : « C’est l’ensemble de la société qui est en train d’imploser »

20150414_193818

À quelques jours du lancement de la campagne Chômage-Précarité de Nouvelle Donne, Pierre Larrouturou a répondu à nos questions pour cette série de portraits de militants. Ses projets, son passé à Andersen ou encore ses relations avec le PS, il évoque un certain nombre de sujets.

Pourquoi cette campagne contre la précarité ?

Il faut rompre avec l’inertie et le train-train de la vie politique française. En ce moment, partout, on se résigne, on a en moyenne 30 000 chômeurs de plus et 50 000 personnes qui tombent dans la pauvreté tous les mois. C’est un flux constant sous les mandats de M. Sarkozy comme M. Hollande. De nombreuses personnes sont aussi rayées des listes par Pôle Emploi, ce qui fait artificiellement baisser les chiffres et progresser la pauvreté. Un chercheur de l’INSERM expliquait récemment que le chômage provoquait directement ou indirectement 14 000 morts chaque année. Des millions de jeunes sont en difficulté et ne trouvent aucun emploi. Les plus anciens aussi se font licencier. C’est l’ensemble de la société qui est en train d’imploser.

Cette situation est un scandale. On ne s’intéresse pas aux chômeurs, aux précaires et salariés qui en souffrent. Le congrès du PS vient d’avoir lieu et tout va bien à les entendre, il y a 6 millions de chômeurs, une croissance en train de planter partout, et pourtant ce même discours sur la croissance revient. Personne ne peut y croire : aux États-Unis, au Canada, au Brésil comme en Chine, l’activité recule.

À Nouvelle Donne, on ne se résigne pas. Mardi, nous allons intervenir devant l’assemblée pour réveiller les députés et leur faire des propositions d’urgence pour changer de dynamique et se protéger de la prochaine crise financière, qui pourrait s’avérer plus grave encore que la précédente. Il faut protéger les salariés, les PME et relancer l’activité. Nous avons aussi des solutions pour faire baisser les loyers. Tout comme Manuel Valls a rapidement fait voter la Loi Renseignement, en trois mois nous pouvons mettre en place cinq mesures clés et commencer à reprendre la main.

Vous avez évoqué le Parti Socialiste, qui vient de tenir son congrès à Poitiers, dont vous avez été adhérent à plusieurs reprises. Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent vos différentes affiliations politiques successives ?

Lorsqu’on parle de Stéphane Hessel, avec qui j’ai fondé le Collectif Roosevelt, on n’entend pas les mêmes critiques, alors qu’il a changé de parti en même temps que moi. Depuis 20 ans, je n’ai jamais changé de discours : dans mon premier article en 1993, j’analysais déjà les limites de la croissance. Je suis vraiment rentré au PS après le 21 avril 2002 et le choc qui a suivi la présence du FN au second tour. À ce moment, François Hollande promet que le PS se remettra en cause. Je pensais que le choc était suffisant pour que le PS se remette au travail.

J’ai été déçu. J’ai quitté le PS et suivi Stéphane Hessel qui a rejoint Europe Écologie Les Verts. EELV proposait à ce moment un projet en adéquation avec les citoyens, nous étions quelques uns à y croire. Stéphane Hessel et moi nous étions donc présentés dans une liste pour les élections régionales de 2010.

Mais j’ai quitté EELV, choqué par les magouilles financières qui y régnaient, impliquant jusqu’à 150 000 euros d’argent public et Jean-Vincent Placé. Ou plutôt, on m’a mis dehors pendant les négociations des présidentielles de 2012, parce que je posais des questions qui dérangeaient sur ce sujet…

Avec Stéphane Hessel, nous avons alors déposé une motion au congrès du PS de Toulouse, fin 2012. Pourquoi ? A ce moment, le PS a tous les leviers du pouvoir, et c’est le moment de faire passer nos idées. Tout ce qui caractérise aujourd’hui Nouvelle Donne était dans la motion. Mais personne n’a accepté le débat. Je me suis rendu à de nombreuses reprises à l’Élysée ou à Matignon avec Bruno Gaccio ou Stéphane Hessel, et rien n’a changé. Il fallait donc créer Nouvelle Donne pour se faire entendre.

Le PS est aujourd’hui en état de mort cérébrale, rien de nouveau n’est proposé, c’est caricatural. J’y garde des amis, mais je me demande s’ils resteront longtemps, le parti n’est plus capable de bouger, c’est fini. Ils ont renoncé au progrès social et au débat démocratique. Ils ne sont donc même plus sociaux-démocrates. Au PS comme à droite, on prend un moment dérisoire pour réfléchir sur le fond avant de ne se concentrer que sur sa carrière.

De mon côté, j’ai essayé de me présenter aux élections présidentielles dans le seul but d’alerter et de proposer des idées. C’est le sens d’un combat militant. Lorsqu’en 2005 je me lance dans une grève de la faim, c’est avant tout pour prévenir qu’une crise financière d’ampleur menace.

Petite parenthèse en parlant de vos candidatures aux présidentielles : pourquoi ce décalage entre les parrainages d’élus que vous revendiquiez et ceux réellement reçus par le conseil constitutionnel ?

Déjà, je pense m’y être pris un peu trop tard à l’époque pour pouvoir recueillir assez de signatures. Nous recueillions d’abord les signatures avant de les transmettre au Conseil Constitutionnel. Voyant que le compte n’y serait pas, nous n’avons pas jugé utile de transmettre les parrainages. Les quelques signatures quand même comptabilisées sont celles que les élus ont directement envoyées au Conseil, d’où l’écart entre revendications et chiffres réellement enregistrés.

On vous connaît beaucoup pour vos positions en faveur de la semaine de quatre jours. Y a-t-il d’autres thèmes qui vous sont devenus aussi chers ?

Oui, bien sûr. Ce que nous proposons à Nouvelle Donne en termes de réforme de l’Europe et de la démocratie est essentiel. Ce sont avant tout les questions de justice sociale qui me tiennent à cœur, donc tous les sujets qui permettent d’accomplir plus de justice sociale sont dignes d’intérêt et je dois m’engager dans cette lutte. C’est d’ailleurs le sens de mon départ d’Andersen, le plus grand cabinet de conseil du monde au moment où j’y travaillais : je devais renoncer à tout engagement politique. C’était impossible pour moi. Ils ont compris ma décision, je suis parti.

N’avez-vous jamais souffert des reproches qu’on pouvait vous faire quant à cette fréquentation passée de ces milieux d’affaires ?

Il est vrai que j’y gagnais bien ma vie. Je suis resté engagé dans le débat d’idées, notamment en fréquentant sporadiquement le Club des Acteurs de la Nouvelle Époque, qui rassemblait des personnalités et industriels de droite comme de gauche. Je n’en avais pas honte, vu que je rencontrais des personnalités intéressantes, comme Guillaume Pépy. Mais je culpabilisais de ne pas militer davantage sur le terrain, et j’ai décidé de faire une année sabbatique que j’ai consacrée à m’engager à ATD Quart-Monde, en 1993. J’ai vécu très modestement sur la fin de cette année, qui m’a fait réaliser les bienfaits que la semaine de quatre jours pourrait apporter à la société. J’étais même interdit bancaire et j’ai dû me nourrir à la banque alimentaire sur la fin ! Et j’allais faire des photocopies en cachette à Andersen pour imprimer des textes que j’écrivais pour promouvoir la semaine de quatre jours… Heureusement, il y a prescription maintenant (rires) !

Colette Gros : « être déçu(e), c’est une position de consommateur ! »

Colette Gros

Bibliothécaire à Romans, dans la Drôme, Colette Gros fait partie des militants de la première heure qui ont participé à la fondation de Nouvelle Donne. Elle répond aux questions de ND Sciences Po pour nous parler de sa vie militante.

Comment êtes-vous arrivée à Nouvelle Donne ?

J’ai connu Pierre Larrouturou en 1999. J’ai été séduite par l’idée de la réduction du temps de travail que j’ai découverte dans l’un de ses livres. À la fin de l’ouvrage, il y avait l’adresse de son association. Je suis allé à l’AG, j’ai pu rencontrer Pierre Larrouturou et je suis entrée au Parti Socialiste dans la foulée, pour faire vivre ces idées autour du temps de travail.

Ce n’était pas facile de défendre ces idées. Pour les appliquer, il faut une véritable volonté politique. Nous avons aussi travaillé sur la démocratie et l’Europe sociale, où nous avions imaginé des critères de convergences sociaux, et pas uniquement économiques.

Je suis ensuite entrée au Conseil National, et j’ai présenté avec Pierre Larrouturou et Stéphane Hessel la motion Oser, Plus loin, Plus vite au congrès d’octobre 2012. Nous nous sommes assez vite vus blackboulés par certains militants carriéristes, donc j’ai suivi Pierre Larrouturou lorsqu’il a créé Nouvelle Donne.

Pourquoi les propositions sur la réduction du temps de travail ont-elles eu cet accueil mitigé au PS ?

Quand Lionel Jospin a confié ce dossier à Martine Aubry, c’est une équipe qui n’y croyait pas vraiment qui s’en est occupé. La loi a crispé le dialogue social et sabré la loi Robien qui la précédait. Trop de politiciens ne sont pas à l’écoute du peuple. C’est devenu tabou maintenant d’en parler, la droite attaque cette loi des 35 heures, bénéfique mais qui a des inconvénients telle qu’elle est appliquée. Beaucoup d’entreprises ont par exemple joué sur les pauses des travailleurs pour passer aux 35 heures…

Quelle est votre position par rapport à votre ancien parti, le PS ?

J’ai subi des critiques, comme beaucoup, par rapport au fait de changer de parti. Mais j’ai toujours les mêmes idées, c’est le PS qui a changé, pas moi ! J’ai toujours tenu cette ligne politique, au PS, puis au Comité Roosevelt et à Nouvelle Donne. Trop de gens considèrent les partis comme une église, mais c’est avant tout un outil ! Un outil que les gens peuvent changer lorsqu’ils sont assez nombreux.

Les mêmes critiques ont fusé contre Pierre Larrouturou : au PS, on l’avait bombardé Monsieur Europe sans qu’on lui donne de réelle caution pour qu’il aille voir d’autres européens. C’était une coquille vide, il s’est senti inutile et logiquement, il est parti.

Le PS est désormais ‘has been’, il faut changer d’outil. Le PS est mort, vive le PS. Les militants ne parlent que de croissance et d’austérité, ils n’ont pas compris les mouvements alternatifs et ne se sont pas remis en cause.

Comment se passe la vie militante à Nouvelle Donne désormais ?

Nous sommes dans un jeune parti, donc il nous arrive de faire des erreurs de jeunesse. Nous avons autour de nous des gens séduits par les idées de Nouvelle Donne, d’autres par la charte et les procédures. Nous souffrons un peu de ces divisions au niveau local comme national, lorsque certaines personnes restent trop attachées aux procédures et n’ont pas compris les enjeux sociaux à discuter.

Mais je reste confiante. Il y a toujours beaucoup de militants qui se battent, et il faut juste qu’on procède de la même manière pour régler les problèmes en interne : bien les diagnostiquer, et apporter nos solutions.

Où en est Nouvelle Donne dans la Drôme ?

On sort d’une période compliquée, mais on se prépare pour les régionales. Le comité Drôme-Ardèche a été divisé à cause de différends entre militants, mais on se reconstruit petit à petit. Nous espérons que la campagne sur la précarité donnera une impulsion au mouvement et nous permettra de nous présenter seuls aux Régionales, pour pouvoir diffuser nos idées en priorité. J’ai confiance en l’être humain, dans le bouche à oreille pour convaincre les gens et faire passer notre message : nous avons des solutions sur l’emploi, l’Europe, la création monétaire…

Aujourd’hui, les banques nous font vivre un hold-up permanent, ni l’austérité ni la croissance ne sont des solutions. Alors qu’un revenu universel, par exemple, est très important. Il n’y a pas assez d’emplois en France notamment parce que nous avons eu de nombreux gains de productivité. Plutôt que culpabiliser, il vaudrait mieux partager et choisir ses activités !

Aujourd’hui, se contenter d’être déçu, c’est avoir une attitude de consommateur. Il faut se réunir, même si ce n’est pas toujours facile, j’ai pu rencontrer grâce à cela des gens formidables un peu partout !