Isabelle Attard pour ND SciencesPo : « Quand la démocratie est forte, inutile de fliquer la population ! »

Députée Nouvelle Donne, Isabelle Attard fait partie des rares parlementaires de gauche à s’opposer à la loi sur le renseignement. Elle a accepté de répondre aux questions de notre section pour s’exprimer à ce sujet.

Attard

Mme Attard, quel est votre commentaire sur la déclaration de Manuel Valls qui disait que « la menace terroriste n’a jamais été aussi importante » ?

C’est de la pure communication. Alors oui, il y a des départs pour le djihad, c’est un élément nouveau à prendre en compte, mais la menace terroriste existe depuis plus longtemps. Si le gouvernement voulait vraiment s’occuper de sécurité des citoyens, il devrait s’attaquer aux violences conjugales, ou même à la santé publique qui font de bien plus nombreuses victimes.

Pensez-vous que le risque d’attentat en France est quand même plus élevé en ce moment ?

C’est difficile à dire. Je pense qu’il y a de réelles menaces et je souhaite que le gouvernement lutte de toutes ses forces contre elles, mais ce n’est pas de cette façon-là qu’on sera efficace. Là, on perd sur les deux tableaux : on a moins de liberté et moins de sécurité.

Pensez-vous que le fameux « esprit du 11 janvier » soit utilisé par le gouvernement pour faire passer cette loi ?

Totalement, il a été détourné. Nous vivons une situation insupportable : tous ceux qui s’opposeront aux lois sur la sécurité, et c’était déjà comme ça en septembre, sont considérés comme non-républicains. Il faut se souvenir que dès le 11 janvier, au milieu des manifs, tous les discours n’étaient pas identiques.

Je n’ai pas digéré le mépris de M. Cazeneuve à mon égard concernant les débats dans l’hémicycle : parce que je m’oppose à cette loi sur le renseignement, on me traite d’arrogante, d’incompétente et de non-citoyenne. Ce n’est pas une attitude correcte de la part d’un ministre.

Que reprochez-vous à la loi antiterroriste ?

Il y a quelques points positifs parmi des articles très inquiétants. On peut très bien imaginer des services de renseignement qui font leur travail sans fliquer les citoyens. La loi pourrait être correcte sans son article 2 et quelques autres points, qui mettent en place la surveillance de toute la population.

Je suis inquiète de ce qu’on fera des données collectées sur les citoyens. Comment va-t-on les trier ? Peut-on être sûr qu’elles ne seront pas réutilisées ni gardées sous le coude ?

À votre avis, dans quel but le gouvernement aurait-il intérêt à surveiller autant les Français ?

Je pense qu’il s’agit d’empêcher toute contestation, tout mouvement social qui lui serait néfaste. Il n’y a qu’à voir aux États-Unis : le patron de la NSA lui-même a reconnu que son agence ne parvenait pas à empêcher d’attentat. Par contre, elle a pu surveiller des mouvements écologistes de très près. En France, il y aussi des mouvements qui inquiètent le gouvernement, à Sivens ou Notre-Dame des Landes. Un article du magazine Reflets l’explique très bien : nous vivons dans un monde surfinanciarisé où le modèle libéral poussé à l’extrême se casse la figure. Les oppositions pensent à des modèles alternatifs qui font peur à l’oligarchie, pour reprendre le mot de Monique Pinçon-Charlot.

On revient au « cabinet noir de Richelieu », critiqué et supprimé à la Révolution, puis revenu au milieu du XIXème siècle. Mais quand la démocratie est forte, il n’y a aucune raison de fliquer la population.

Que pensez-vous des autres pays occidentaux qui font aussi passer des lois sur la sécurité et le renseignement ?

Il y a beaucoup de démagogie. Ils font le maximum pour faire croire à la sécurité de tous. Mais ces lois n’ont aucun effet : rien n’aurait changé concernant l’attentat déjoué à Villejuif si le texte était en vigueur. D’un point de vue technique, tous les spécialistes disent que c’est absurde de faire ces lois de surveillance généralisée.

Parlez-vous de ce sujet dans votre circonscription ?

Oui, j’ai beaucoup de messages de citoyens qui s’inquiètent. Et je peux vous certifier que je n’ai reçu aucune lettre de soutien à la loi. Plus largement, j’ai l’impression qu’il y a quand même une certaine résignation de la population : s’il faut en passer par là pour avoir moins d’attentat, beaucoup sont prêts à réduire leur liberté. Mais il faut bien qu’ils sachent que s’ils sont pour ce texte, c’est qu’ils sont d’accord pour donner leur mot de passe de leur boîte mail à la sécurité française…

En avez-vous aussi parlé au sein de votre groupe parlementaire des écologistes ?

Oui, et je suis surprise de voir que parmi les membres du groupe, certains trouvent ça normal de contrôler à ce point la population, alors qu’Europe-Écologie Les Verts a pris récemment des positions fermes contre la surveillance généralisée des Français.

Pensez-vous que ce texte soit irréversible une fois voté ?

On va utiliser tous les recours possibles, à commencer par la saisine du conseil constitutionnel dès que possible. Même si le Président a annoncé qu’il allait le faire – ce qui est problématique sachant que la loi n’a même pas encore été votée – cela ne suffit pas. Sa demande sur la constitutionnalité du texte est trop vague. J’ai dit oui à un appel transpartisan avec des députés comme Pierre Lellouche ou Claude Goasguen pour une saisine plus précise sur les arguments des techniques de surveillance qui posent problème. C’est tellement important que je n’ai aucun état d’âme à le faire avec des députés de droite.

Et si ce recours ne fonctionne pas, les citoyens pourront ensuite exercer eux-mêmes leur droit de recours, grâce à la Question Prioritaire de Constitutionnalité.

Quelle est votre vision en termes de renseignement ?

Je plaide pour une meilleure organisation du renseignement et de meilleurs moyens physiques de surveillance. En janvier dernier, c’était sidérant de voir qu’on a perdu la trace des frères Kouachi entre Paris et Reims. Autre exemple : la surveillance des locaux  de Charlie Hebdo avait été allégée quelques mois avant les attentats. Ce drame aurait pu être évité avec plus de moyens. Nous avons l’obligation d’être efficaces.

Le gouvernement propose des solutions qui ne sont ni efficaces ni protectrices des libertés. J’ai honte, et la société civile ne comprend pas non plus cette démarche. Tout comme pour la loi antitrroriste : je ne veux pas que l’Assemblée Nationale se ridiculise par cafouillage, par sa non-maîtrise de dossiers aussi importants. J’entends des erreurs d’appréciation et techniques non-excusables. Il n’y a pas à ridiculiser les opposants à cette loi.

Vous êtes favorable à la vidéo surveillance ?

C’est difficile d’évaluer son efficacité. Je crois qu’il n’y a qu’une seule étude en France, qui porte sur une ville moyenne du Sud, et qui explique que l’installation des caméras n’avait rien changé à la criminalité, ça n’avait fait que multiplier les PVs des voitures mal garées et renforcer le sentiment de sécurité des citoyens. Compte-tenu de l’investissement financier que ça représente, c’est une aberration !

Pensez-vous que les solutions à la sécurité nationale puissent aussi passer par la politique étrangère ?

Non, je n’insisterai pas sur ce sujet en priorité. Pourquoi avons-nous des jeunes qui partent faire le djihad dans un monde imaginaire qu’ils idéalisent ? Cela nous pousse à nous questionner sur notre société, à trouver des solutions au chômage chez les jeunes notamment. Nous avons des défis à relever en termes d’urbanisme, pour aménager des villes agréables, où on se sent bien, sans avoir à partir vers un monde fantasmé.

Loi renseignement

Pour en savoir plus : la tribune d’Isabelle Attard, Diane Vattolo, Silvère Mercier et Michaël Goldberg pour Nouvelle Donne.

Interview de Pierre Larrouturou pour Nouvelle Donne Sciences Po

En marge de la Journée des Gauches de Sciences Po mardi 14 avril, le co-fondateur de Nouvelle Donne a répondu à nos questions.

Pierre, sans mauvais jeu de mots, quelles nouvelles de Nouvelle Donne ?

P.L : Elles sont plutôt bonnes, on a fait 5,8% en moyenne aux élections départementales quand on avait des candidats seuls, et plus quand on était dans des alliances. On était dans 35 départements, partout où on est allés, on a eu un bon retour, je me rappelle d’une candidate de Bordeaux qui me disait qu’elle avait été très heureuse de faire campagne. On confirme notre bon score des européennes, où on avait réussi à avoir plus de 500 000 voix. Là, on se prépare à lancer une campagne sur le chômage et la précarité.

Le thème du jour c’est la France en 2017. Comment imaginez-vous la France dans douze ans ?

Si ce thème a été retenu, j’ai l’impression que c’est parce que la gauche pense qu’elle n’aura pas le pouvoir d’ici 2017. Je ne veux pas être dans ce défaitisme, je n’ose pas imaginer l’état de la France et du climat en 2027 si on laisse le pouvoir à la droite et l’extrême-droite. Je refuse le pessimisme qui veut que la gauche est finie et qu’il faudra dix ans pour qu’elle se reconstruise, et c’est bien pour ça qu’on a créé Nouvelle Donne.

Une question qu’on nous pose souvent, pour cette journée des gauches : où se situe Nouvelle Donne sur l’échiquier politique ?

Je pense qu’il faut avant tout parler des solutions qu’on met en avant. On rassemble des gens très différents autour de solutions concrètes. Après, je pense que le cœur de notre organisation est plutôt au centre-gauche, j’ai longtemps milité avec Michel Rocard au PS, à Europe Écologie. On compte aussi des gens qui n’ont jamais voté à gauche, et ils sont les bienvenus. Les vieux clivages explosent, les nouveaux clivages confrontent ceux qui se résignent et ceux qui veulent encore se battre, entre ceux qui ont compris la gravité de la crise sociale et ceux qui pensent que ce n’est pas grave et que la croissance reviendra régler tous les problèmes. Quand Stéphane Hessel me décrivait le Conseil National de la Résistance, il me disait que si la plupart des gens étaient à gauche, on retrouvait aussi des gaullistes, des communistes… A partir d’un moment, il faut savoir s’unir sur des questions cruciales pour la France et l’Europe.

À votre avis, la gauche est elle durablement divisée ou en pleine recomposition ?

Les divisions sont inquiétantes, il y a un pourrissement, une véritable déception par rapport au PS, on a un vrai morcellement des forces politiques, avec même des désaccords entre les cadres du Front de Gauche et des Verts. Si on veut reconstruire l’unité, ce ne sera pas en faisant comme Mitterrand avec de grands discours rassembleurs, mais plutôt par le terrain, les réseaux et les solutions concrètes, c’est pour ça que des journées comme celles-ci existent.

2017, c’est perdu pour la gauche ?

Non. Tous ceux qui disent que le choix sera entre l’UMP et le FN se trompent, en tous cas on va tout faire pour leur prouver le contraire. Comme citoyen, agronome, père de famille je pense qu’on est dans une situation critique, on a fait pourrir le pays depuis trente ans et sans solution forte sur le climat, la lutte contre le chômage, l’Europe ou le Moyen-Orient on n’y arrivera pas. On ne vit pas une oppression à la soviétique, mais on est dans un système qui broie, qui est inhumain. On a 14 000 personnes qui meurent véritablement du chômage chaque année en France. Mais on peut avoir des surprises, personne ne voyait s’effondrer le mur de Berlin. Il faut qu’on brise les tabous.

Le PS, que vous connaissez bien, a-t-il un avenir ?

Il a un réseau d’élus encore important, mais il vient d’en perdre la moitié aux élections départementales et municipales, et les régionales ne devraient pas être mieux. Je garde des amis au PS, mais intellectuellement et collectivement, ils sont morts, c’est dramatique de voir qu’ils n’ont pas tiré les leçons du 21 avril 2002 ni du non au référendum européen de 2005. Quand la gauche gagne en 2012, certes pour éliminer Sarkozy, elle a tout pour réussir avec tous les pouvoirs en main : les régions, les départements, les grandes villes et les deux chambres et une crise du capitalisme qui appelle à être régulé. J’ai franchement honte de voir que l’aide publique au développement vient de diminuer pour la quatrième année de suite, qu’on se fiche du climat malgré le sommet de 2015. Comment les cadres de ce parti peuvent-ils gérer leur carrière sans se soucier de ce pourrissement ? Certains nous voient comme le Podemos français. Chaque pays est différent, mais il faut qu’on arrive à créer la surprise, peut-être pas tout seuls, mais on doit le faire.

Conférence-débat sur la moralisation de la vie politique

Conférence

Trop d’élus font encore de la politique au mépris de l’éthique publique. Pour Nouvelle Donne, l’éthique est une priorité à ne pas négliger. Ainsi, pour les dernières élections départementales, tous nos candidats étaient signataires de la Charte Anticor et de la Charte de Nouvelle Donne qui les engage à être transparents et honnêtes.

Soucieux de cet engagement, Nouvelle Donne Sciences Po organise vendredi 10 avril une conférence-débat avec l’association Anticor, qui lutte contre la corruption, et le Mouvement Y, organisation de jeunes de la génération Y qui milite pour plus d’éthique dans la vie politique française.

Rendez-vous donc vendredi prochain de 19h15 à 21h salle 931, bâtiment C (9, rue de la chaise). Venez nombreux !